| Sitarane ou le commando du sang |
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92 ans ont déjà passé depuis le premier délit de la bande chapeautée par Saint-Ange. Celle-ci se constituait de Sitarane (ex-Simicoundza Simicourba), Saint-Ange, Emmanuel Fontaine, leurs femmes, un adolescent, plus trois autres hommes.Le vol les a rassasiés très vite : ils se sont alors exercés à l’assassinat sur les époux Robert et Hervé Deltel. Il a fallu plusieurs années avant que la bande ne soit enfin sous les verrous. Le verdict sera très dur pour ces" buveurs de sang" : travaux forcés, guillotine ou acquittement pour les concubines notamment. Une sordide histoire qui malgré la date des faits reste tout de même encore présente dans l’esprit d’une majorité de réunionnais.
Simicoundza Simicourba, qui n’est pas encore Sitarane est né sur la côte orientale de l’Afrique, au Mozambique, d’où il rallie La Réunion en 1889. Inscrit dans la colonie sous le numéro 10 8958, il est engagé par Monsieur Morange et travaille sur les terres de ce dernier à Saint-Benoît. On le décrit trapu, bien membré. Doté d’un gros nez et d’un visage massif, Simicoundza passerait inaperçu s’il n’avait pas les deux oreilles percées. Les hauts de Saint-Benoît ne plaisent pas à cet Africain qui se plaint de l’humidité ambiante et du climat. En 1891, n’y tenant plus, il fuit ces hauts pour lui inhospitaliers, ce qui le fait entrer dans l’illégalité. Ne pouvant plus, puisqu’il avait quitté son patron sans autorisation, circuler sous son nom, il use d’un nom d’emprunt : Sitarane. A partir de 1900, Sitarane s’est évanoui dans la nature. C’est en 1906 qu’il réapparaît à La Cafrine. Dans cet écart de Saint-Pierre situé à deux pas de Grands Bois et de son usine. C’est ici qu’il fait la connaissance de Saint-Ange. L’un trouve son pygmalion. Mais, Saint-Ange a évolué et pas dans le bon sens. C’est un commerçant à bazar des hauts qui savait aussi fourguer tisanes et remèdes de grand-mère. Le peuple afflue vers ce guérisseur auto-proclamé dont on dit qu’il a tenté d’exhumer le crâne de La Buse au cimetière marin. Le curé de Saint-Paul ayant eu vent du commerce tout à fait spécial de Saint-Ange, le chasse de sa paroisse. Envolé Saint-Ange atterrit à Saint-Louis où il ouvre une boutique vers 1904. Saint Ange (aussi connu sous le nom de Calendrin) était donc devenu pour Sitarane le gardien de son âme, son confident, son ami. Calendrin qui fréquente, entre autres, les exploitants agricoles dans le cadre de son négoce de tisanes lui obtient un emploi de commandeur. Peu après, Sitarane troque les bottes de commandeur pour le fusil de gardien. Le voilà en effet employé au Tampon par une Madame Michel Hoarau, laquelle possède un magasin très bien approvisionné en café. La patronne, sans doute satisfaite par la qualité du travail de son nouvel employé lui confie un fusil. Le tromblon mettra le feu aux poudres dans l’esprit de Sitarane. Il n’est plus le même homme. L’honnête travailleur accuse quelques accès de paresse, s’emporte souvent. Très vite le doute s’installe, puis une certitude comme un coup de couteau dans le dos. Mme Hoarau se rend compte que son tas de café diminue de jour en jour. Sitarane a toutes les qualités du suspect idéal. Mme Hoarau se sent obligée de le chasser puis de mettre au courant tous les autres propriétaires des environs contre cet individu qu’elle estime indélicat. Par esprit de solidarité, de toutes parts, l’on refuse sa porte à Sitarane. Cette affaire de café l’a totalement grillé dans le Sud pour un quelconque travail. Faute de travail, Sitarane vole dans les plumes de tout ce qui a deux ailes. Le voleur de poules s’est mis en ménage toutefois avec une certaine Marie Cléreine. " La bande commence à agir ! " Il s’essaiera aussi au vol avec effraction qui se sont soldées par un lamentable échec. Saint-Ange Gardien à qui Sitarane s’est ouvert de ces difficultés existentielles va faire la démonstration de ses talents de cordon bleu en mitonnant un petit plat anti-chiens méchants à sa façon. Saint-Ange, qui est un homme précautionneux, élabore également une poudre pour endormir les humains. L’efficacité de cette préparation est telle que jamais pendant toute la durée de l’instruction et du procès qui suivra sa composition ne sera révélée. A ce jour, on ne sait qu’une chose : la poudre était jaune. Hormis les concubines de Sitarane et de Fontaine qui suivent les choses de loin, et Joseph Grondin, la chose de Saint-Ange, le cercle, règne sur une petite cour des miracles composée de Louis Coupataquois, le doyen de la bande, Augustin Ambiry, Pierre-Noël Baraka, Vincent Assouady et un adolescent de 14 ans, Louis Firaguet à qui reviendra bientôt la tâche de veiller sur le butin. Ils prennent d’abord pour cible quelques dépôts afin de se faire la main. Ces premiers fric-frac étant couronnés de succès, Saint-Ange passe à l’étape supérieure. En décembre 1908, le commerce de Pierre Payet Delcantara à la Rivière Saint-Louis est dévalisé et en présence du propriétaire armé jusqu’aux dents. Dans la nuit du 1er mars 1909, la bande s’introduit chez Raoul Leperlier et dérobe 37 kilos d’essence de géranium. Pourtant le propriétaire endormi sur son lit à quatre mètres n’a rien entendu. A Saint-Louis, Fontaine, Sitarane et Saint-Ange rendent une petite visite de politesse au docteur Aubry. Cette notabilité de la ville est comme nombre de ses confrères propharmacien. Mais le médecin surprend nos voleurs en plein forage et les fait fuir. Voler ne suffit plus, ils veulent donner la mort. Aucune infamie ne sera épargnée aux cadavres. Devant tant d’ignominie la population crie vengeance. Le sang appelle le sang. Les affaires reprennent donc pour les malfrats. Emmanuel Fontaine a l’ouïe fine. Il surprend un jour de février 1909 une conversation entre une femme et la femme de son patron. La visiteuse parle des épousailles prochaines de son cousin, un certain Hervé Deltel. En prévision de cet événement, le jeune homme a engagé d’importantes dépenses. Le mot dépenses fait immédiatement tilt. Averti par cet espion, Saint-Ange jette son dévolu sur Deltel. Le sort de celui qui devait être le plus heureux des hommes va être scellé dans la nuit du 19 au 20 mars. Sitarane a pénétré dans le nid douillet de ces amours en devenir, avec un vieux couteau. Le reste a été décrit par le médecin légiste par ailleurs ami de la victime, Henri Roussel qui a relevé 11 plaies dont 3 profondes. Hervé Deltel a été surpris alors qu’il dormait, couché sur le dos. L’assassin lui a porté dans l’angle de l’œil un vigoureux coup de couteau qui a pénétré dans l’encéphale. La victime a en quelque sorte été foudroyée. Non content d’avoir razzié les lieux en compagnie de plusieurs membres de la bande qu’ils font entrer, les criminels consomment les restes du repas de la victime, le corps de celle-ci reposant dans une mare de sang à quelques mètres de là. UN POUVOIR SURNATUREL L’horreur est au comble. Des avis de récompense de 1 500 francs circulent dans la presse. La bande fait le mort. Saint-Ange sait pourtant de la bouche de Fontaine, qui a assisté aux funérailles de Deltel que l’enquête est au point mort. Le 8 août 1901, Saint-Ange trouve refuge sous l’auvent du commerce d’un M. Payet, à Saint-Pierre. C’est dans ce commerce qu’il entend un enseignant se réjouir à haute voix d’avoir hérité des biens de son beau père. Il paiera de sa vie et de celle de sa femme, ces confidences prononcées à haute voix. Des diables d’hommes ces Saint-Anges, Sitarane, Fontaine et consorts. On attribuait à ces malfaiteurs un pouvoir surnaturel car ils pouvaient se rendre invisibles, disait-on : ils étaient insaisissables, à la fois le même jour et à la même heure à la Rivière Saint-Louis ou dans le Nord Il y a une sorte de diablerie dans leurs assassinats, notamment pour celui des époux Leveneur dans la nuit du 29 au 30 septembre 1910. Les circonstances de ce crime survenu au domicile des victimes font tout de suite penser à un précédent. En janvier 1909, deux mois avant l’expédition punitive de la bande de Calendrin chez Deltel, deux sœurs avaient été cambriolées puis brûlées dans le lit de leur maison. Certes il n’a pas été prouvé lors de l’instruction que Saint Ange, Fontaine et Sitarane aient commis ce énième crime. Seuls trois crimes leur sont officiellement imputables. Les onze membres de la bande sont arrêtés un an plus tôt. A la suite d’une tentative de cambriolage chez un certain M. Celly, les malfrats aperçoivent leurs précédentes victimes : Deltel et les époux Robert et ce qui fait de ce cambriolage un échec. Mais cela ne les empêchent pas par la suite de commettre d’autres infractions. Cependant celle du 30 septembre 1909 sera la dernière et celle qui précédera leur recherche et leur arrestation. La police grâce à des indices retrouvés lors de leur dernier vol invite par la voie de presse et d’affiches, les habitants de la ville du Tampon à venir examiner les objets retrouvés. C’est dès lors un défilé ininterrompu. L’initiative porte ses fruits. Le chapeau, le revolver, la barre à mine, un des couteaux, l’étui en peau de cabri furent successivement reconnus comme appartenant à un homme Simicoundza dit Sitarane, tandis que les vilebrequins étaient identifiés par un artisan du Tampon qui employait Emmanuel Fontaine. Les enquêteurs mettent alors les bouchées doubles. En l’espace d’une semaine, toute la bande est quasiment sous les verrous. Sitarane et Fontaine qui ont aussi précisément été confondus sont rapidement appréhendés. Les suivent le minot et le doyen de la bande, respectivement Louis Firaguet et Augustin Ambiry. Ces deux là seront coffrés par les gendarmes de Saint-Pierre. Les archers du roi auront toutefois moins de chance avec les Coupataquois, Assouady, Grondin et Calendrin. Saint-Ange joue le fugitif. TOUS COUPABLES La chasse à l’homme durera près de deux mois. Saint-Ange connaît le terrain et sa réputation de sorcier réfrène peut-être les ardeurs de ses poursuivants. Finalement le chef de la bande désormais en déliquescence sera arrêté quasiment massacré par des ouvriers agricoles. Calendrin sera écroué à la prison de Saint-Pierre avec sept autres complices dont Sitarane et Fontaine le 31 décembre 1909. Joseph Grondin sera arrêté et écroué le 14 janvier 1910, Louis Coupataquois le 29 et Vincent Assouady le 5 février. Commence alors une saga judiciaire de longue haleine.L’arrestation de la bande au grand complet soulève les foules, une fois de plus. Il n’est pas un habitant de la colonie qui ne voue pas aux gémonies les Saint-Ange, Sitarane, Fontaine et les autres. Après la peur folle, la panique, la colère est maintenant de rigueur. Le 23 mai 1910, les meneurs et leurs sous-fifres sont renvoyés par arrêté de la chambre des mises en accusation devant la cour d’assises de Saint-Pierre. Le procès débute le 27 juin 1910 alors qu’une marée humaine déferle, bat les murs, s’infiltre à travers les hautes grilles du tribunal. Le sort de la patrie qui allait se jouer était convenu d’avance. De débats, il n’y eut point ou peu. Les jurés sont unanimes pour déclarer coupables tous les membres de la bande. Personne parmi les onze ne trouve grâce à leurs yeux. La peine de mort, requise, sera finalement retenue pour huit des onze. les concubines et Firaguet écopant de dix ans d’emprisonnement. Les déplacements quotidiens des prisonniers entre la maison d’arrêt et le tribunal sont suivis par la moitié de la population de l’île. Non contente d’assurer la garde rapprochée des accusés, la populace les lapide en règle. Le verdict comme le couperet qu’il préfigure tombe le 13 décembre vers 15 h. Sitarane, Saint-Ange et Fontaine sont écroués à l’égérie du docteur Guillotin, cinq autres membres de la bande sont envoyés au bagne et ce coup ci les deux femmes et le jeune Firaguet sont purement et simplement acquittés. Cependant Saint Ange Gardien à l’inverse de ses deux compères, Sitarane et Fontaine qui ont été guillotinés, échappera par la suite à cette sentence pour écoper des travaux forcés à perpétuité. Le chef de la bande et Vincent Assouady sont alors déportés en Guyane, où il mourront respectivement le 20 avril 1937 et le 7 mars 1939. Saint-Ange, avait 68 ans, seize ans de plus que son complice. Finalement il aura presque réussi a enterrer tout le monde. L’affaire Sitarane a suscité l’attrait de nombreux écrivains réunionnais dans des registres différents. On pourra citer entre autres : Jules Bénard, Sitarane, réalités et légendes ; Maurice Hibon, Sitarane au-delà de la mort ; ... Ces ouvrages diabolisent en quelque sorte Sitarane qui n’était toutefois que le bras droit ou armé de Saint-Ange Gardien. Don, sorcellerie ou diablerie, l’affaire Sitarane a fait couler beaucoup d’encre, de larmes et de sang. Cela explique qu’on en parle encore de nos jours. |
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