| La Grande guerre des réunionnais |
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Daniel Epiphane Hoareau, un des soldats réunionnais partis en 1915 et revenus en 1920, pour un service militaire de trois ans, étendu du fait de la guerre. De 1914 à 1918 plus de quatorze mille Réunionnais vont participer à la « Drôle de Guerre ». Douze mille d’entre eux se retrouveront sur les différents théâtres d’opérations. Les autres resteront soit dans l’île afin d’assurer sa défense, soit à Madagascar dans les camps d’entraînements. Beaucoup ne reviendront pas. Combien ? Mille trente-sept ? Mille quarante-quatre ? La Réunion aura payé un lourd tribut à la Mère-Patrie Les Réunionnais ont répondu en masse à l’appel de la France. Si la plupart d’entre eux vivent le conflit de l’extérieur, d’autres sont confrontés directement à l’ennemi. Après un long voyage, un « séjour » dans les centres de regroupement, les soldats partent au Front. Le froid d’abord, puis la vie dans les tranchées, feront vivre aux poilus un véritable enfer. Les bombardements, les mitrailleuses allemandes, les gaz, rien ne leur sera épargné. Ils vivront l’horreur, l’angoisse au quotidien et rentreront au pays, marqués dans leur chair et dans leur esprit. Lorsque la guerre éclate, en 1914, les Réunionnais, bien que très éloignés de la Mère-Patrie et donc pas directement concernés par le conflit, n’abandonnent pas pour autant la France. Bien au contraire, dans un même élan patriotique, ils seront plusieurs milliers à répondre à l’ordre de mobilisation et quatorze mille trois cent vingt-six d’entre eux exactement se retrouveront dans la « drôle de guerre ». Tout commence d’abord devant le conseil de révision : une tablée de messieurs qui examinent d’un il exercé les hommes qui défilent devant eux. Le mètre ruban autour de la poitrine, le curseur de la toise qui vous descend sur la tête : « bon ». Au début, les docteurs Mac Auliffe Ozoux et Faillard se montrent très pointilleux et leur il critique ne laisse rien passer. Ne sont recrutés que ceux qui ont une santé parfaite, qui font la bonne taille et le bon poids. Au fil du temps, cependant, la guerre s’éternisant, le front dévorant les hommes, on ne se montrera moins regardant. Rappelez vous la « cafetière Dalbiez » ! Les incorporés ne restent que quelques jours à La Réunion. On les dirige ensuite vers le Port où les attendent un bateau des Messageries Maritimes ou de La Hâvraise. Les officiers et les civils ont la chance de bénéficier du pont supérieur et des premières classes ; quant aux hommes, ils devront se contenter de l’entrepont, qui encombré et mal aéré commence à « sentir le renard ». Alors que les mouchoirs s’agitent, le bateau lentement quitte la passe. En route vers la guerre, cette inconnue. L’enthousiasme des mobilisés est presque palpable, même si on ne peut s’empêcher d’éprouver les premières craintes : ne parle-t-on pas d’un corsaire ennemi, de sous-marins embusqués sur la route des transports ? La première destination est Diégo-Suarez ou Tamatave que le navire rallie en quelques jours. Certains ne resteront que très peu de temps dans la Grande île, juste le temps pour eux de changer d’uniforme. D’autres, en revanche, y passeront de longs mois afin de subir l’entraînement complet. Quelques-uns, enfin, y resteront toute la guerre. Puis le bateau repart : la mer Rouge, le Canal de Suez, Port-Saïd, Malte, Bizerte, Marseille. Cette ville, de même que Toulon et Perpignan sont les dépôts d’attente, où les Réunionnais poursuivent leur formation avant d’être affectés aux unités combattantes. Mais la « mise en route » ne se passe pas dans les meilleures conditions. En effet, l’armée française a trop souvent tendance à considérer les soldats créoles, de toutes les couleurs, qui arrivent des colonies, comme des sous-soldats. Déjà à Madagascar l’entraînement se passe non sans quelques brimades. De plus, au début de la guerre, on n’est guère pressé d’envoyer en France ces jeunes volontaires bouillant d’impatience d’échanger la vie de cantonnement contre celle du front.
En France, bien que cette impression s’atténue, le créole restera toujours un soldat à part, même quand il aura fait la preuve de son courage. Il est vrai, tout d’abord, que ces créoles venus des tropiques supportent mal, à leur arrivée, le climat rigoureux de la métropole. Ensuite, la nourriture guère fameuse n’arrange pas les choses. Puis des maladies, bénignes comme la rougeole ou les bronchites feront peut-être les premiers morts créoles de la guerre. Au front les Réunionnais supporteront encore plus mal les conditions précaires de la vie des tranchées, aux hivers. De ce fait les députés Boussenot et Gasparin se batteront, au sens figuré cette fois, pour que ces soldats bénéficient de dispositions spéciales : dans la mesure du possible, les Réunionnais seront éloignés de la première ligne, et même envoyés dans le Midi à l’approche de l’hiver. Efforts qui aboutiront puisque beaucoup de soldats créoles seront affectés à l’artillerie. En effet à dix kilomètres en arrière des lignes, les batteries bénéficient d’une situation un peu moins inconfortable. Par ailleurs, dans le courant de la guerre, les soldats issus des colonies présents sur le front des opérations depuis plus de dix-huit mois auront la possibilité de passer vingt-cinq jours de permission dans leur pays d’origine, permission qui sera accordée plutôt pendant l’hiver septentrional. Au sortir des centres de regroupement, les Créoles, Antillais ou Réunionnais ne seront pas regroupés dans des unités distinctes, au contraire, ils rejoindront dans l’infanterie coloniale et l’artillerie, des Malgaches, des Sénégalais, associés toujours à une certaine proportions de Métropolitains. Certains Réunionnais, selon l’affectation de leur régiment, connaîtront tous les théâtres d’opérations : 2e régiment d’artillerie coloniale, en Macédoine, de même que le 3e régiment d’infanterie coloniale, par exemple. En outre beaucoup de Réunionnais vivront l’enfer de Verdun. « La guerre, c’était toujours pareil. Verdun, les obus qui éclataient... Toujours pareil : il n’y a rien à raconter. Quand on allait porter la soupe aux camarades , on n’était pas sûrs de rapporter la gamelle vide. Et quand on se levait le matin, on n’était pas sûrs d’arriver jusqu’au petit dêjeuner... ». »Souvent camarade té y mort à côté de nous... par charrettes... Nous té pas peur rien : Koça y serve ??? Les gaz l’a tombé deux trois fois, mais nous lété masqués....Nous la reste douze mois à Verdun. L’était dur ! », témoignent André Lychardy et Joseph Gamindans (le Mémorial de La Réunion). En fait, les créoles sont présents sur tous les fronts principaux : Bois-le-Prêtre, le Chemin des Dames, le Mort-Homme. A La Réunion, les habitants peuvent avoir une image véritable de la guerre grâce aux quelques lettres parvenues aux familles et publiées dans les journaux. Voici d’ailleurs l’extrait d’une de ces lettres envoyée par l’artilleur Albert Géraud à sa famille en 1915 et qui décrit une attaque sur Bois-le-Prêtre : « Le 2 juillet, date inoubliable pour moi, nous arrivons à Bois-le-Prêtre, devant nous il y avait une section de mitrailleuses, à huit cent mètres plus loin étaient les premières tranchées françaises. A peine arrivés, nous sommes salués par cent trente projectiles de tous calibres. Le commandant fait déplacer les pièces sous un feu d’enfer. Il était, à ce moment, sept heures du soir. Le ciel était embrasé, on aurait dit une fête de 14 Juillet. En moins de cinq minutes, nos pièces sont en place, et je fais mon office de chargeur comme si de rien était. Les premiers obus tombés près de ma pièce font de mon pauvre maréchal des logis une bouillie de chair et de sang qui m’éclabousse... » (Mémorial de La Réunion). Mais cette guerre, est aussi une guerre de tranchées, des mois dans les boyaux obscurs et humides, des soldats confinés dans la boue, prisonniers aussi de leur prope crasse. « Mauvais souvenir... il y avait tout le temps de la pluie, et les tranchées devenaient des trous de boue. On avait tout le temps les pieds dans l’eau, c’était froid...ça coulait jour et nuit. A Verdun, on est resté trois mois dans notre trou avant d’être relevés. Nous étions mal nourris : toutes les vingt-quatre heures un morceau de biscuit avec un peu de mouton frit, ou alors du pain noir... », racontera un de ces soldats. Un autre dira : « Par moment on avait faim... Nous l’était misère. D’après moi si les Américains l’était pas arrivé, là, ni perdait la guerre ! Soldats l’avait, mais y peut pas marche goni vide... ». Cependant les Allemands ne sont pas les seuls ennemis des Poilus, ils doivent aussi affronter les rats qui prolifèrent dans les réseaux de tranchées. « Les rats se livrent à de véritables ébats, la nuit, sur nous. Un camarade a le nez mis en sang. Nous avons bien deux chiens-ratiers, mais ils sont insuffisants. De plus, la chaleur est étouffante ; les « totos » (poux) se régalent. Des hommes, le torse nu, leur font la chasse dans leurs chemises. D’autres font bouillir le linge... ». Cependant l’enfer n’est pas que dans les tranchées ; un enfer, pire encore, existe dehors. Parfois les attaques sont faciles à stopper, mais la plupart du temps ces attaques s’accompagnent le plus souvent, d’un côté comme de l’autre, d’intenses bombardements : « C’était pendant la nuit du 5 mai 1916, j’étais désigné comme sentinelle de vingt-quatre heures à six heures du matin. Il était deux heures, lorsque les Boches qui voulaient prendre notre première ligne de tranchées, commencèrent à envoyer des gros obus sur nos pièces d’artillerie et ensuite ils en envoyèrent sur la tranchée du 4e Coloniale... on commanda à notre artillerie de protéger notre secteur... le 75 et toutes nos pièces firent un tir de barrage devant les tranchées ennemies ; le Boches ont répondu, et il était exactement deux heure trente quand un obus éclata pas loin de moi, écrit un poilu à un ami resté à La Réunion, une quantité de terre était soulevé et j’ai reçu des éclats ; j’ai senti que ma jambe et mon bras se refroidissaient ; vite, je m’empressai de voir ce que c’était ; je vis le sang qui ruisselait. J’étais blessé ». De plus aux dangers que représentent les bombardements, les obus, s’ajoute un autre péril, plus sournois : les gaz, irrespirables, qui rongent tout ce qui se trouve à proximité. « Nous avons été attaqués par les Boches il y a quatre jours à l’aide de gaz asphyxiants... Sur les cinq hommes qui composaitent l’équipe...Trois sont morts et on désespère de sauver le quatrième. Les Boches ont employé là un moyen radical. Aussi fallait-il voir avec quelle tranquillité ils s’amenaient à l’assaut de nos tranchées... ». D’attaques en batailles, la liste des victimes s’allonge. Les familles réunionnaises n’apprennent souvent qu’avec des mois de retard la disparition de l’un des leurs. Parfois une lettre venue du Front apprend le triste sort des camarades, comme cette lettre expédiée le 26 juin 1915 du front des Dardanelles par le sergent Mareuil : « Ma chère grand-mère, ces jours derniers ça a été rude ; dans l’assaut du 21... beaucoup de mes amis sont morts... ». Si, loin des champs de bataille, on enjolive, on glorifie les actions, sur le terrain la guerre n’est pas belle : Haine, sentiments violents, peur, écurement ont pris le pas. En septembre 1918, un communiqué triomphant salue la fin d’une bataille, l’Allemand perd du terrain. mais sur le terrain, justement, la réalité est tout autre, elle s’étale dans toute son horreur : « Pas un arbre, pas une construction, un terrain dénudé, percé comme une passoire ; des chevaux crevés au ventre ballonné, les quatre fers en l’air ; des voitures en miettes ; des armes abandonnées ; des cadavres dans toutes les poses ; des mares de sang, sentant la pourriture... Des infirmiers réunissent les morts, les fouillent et les alignent dans de larges tranchées où, pêle-mêle, ils seront enterrés. Parfois un trou béant laisse voir au fond d’une sape ou d’un gourbi un amoncellement de cadavres, et dégage des puanteurs de charogne ; des entonnoirs montrent des tas de débris boueux. Telles sont les images apocalyptiques que Charles Foucque rapporte dans Notes et Souvenirs.
Mais la guerre est aussi sur et sous la mer. Confrontés aux torpilles, les poilus ne peuvent rien faire. De nombreux bateaux iront par le fond, entraînant équipage et passagers, comme le « Yarra ». Ce navire a emmené, en avril 1917, environ quatre cents permissionnaires. Le 4 mai le bateau repart, avec près de six cents créoles à bord, auxquels s’ajoutent d’autres passagers, d’autres soldats embarqués aux escales. Après avoir fait escale à Tamatave, Diégo, puis suivi la route traditionnelle, le « Yarra »entre en Méditerrranée. Après un nouvel arrêt à Port-Saïd, le navire reprend la mer le 27. Le passage entre Port-Saïd et les Iles Grecques est réputé comme dangereux : de nombreux sous-marins y opèrent. Aussi les permissionnaires qui se sont mêlés aux passagers sur le pont ne sont-ils guère rassurés. La mer est calme, le vent nul. Il est 18h30. Soudain, alors que permissionnaires et passagers ont attaqué le repas du soir, une violente explosion retentit. Le « Yarra » est torpillé. « Le bateau penche rudement à babord... Le « Yarra » s’est redressé, quelques Malgaches hésitant à sauter à la mer, courent sur son pont...Vingt minutes se sont écoulées. Le »Yarra » dans un soubressaut causé par l’explosion de ses machines se cabre ; ses vergues se brisent, comme deux cornes retombant sur le pont du malheureux paquebot qui maintenant s’enfonce, entraînant avec lui les chauffeurs de quart et quelques Malgaches n’ayant pas voulu quitter le bateau, malgré les cris du Commandant Tivolle qui se voyait obligé d’abandonner son navire. Quelque temps après... L’eau était trouble, quelques planches flottaient ça et là ; le « Yarra » avait disparu, frappé mortellement par un traître allemand », raconte un aspirant rescapé à ses parents. Louis Ferdinand Bègue, une nouvelle recrue qui jusqu’à ce moment-là ne croyait guère à toutes ces histoires de torpilles, a bien été obligé de réviser son opinion le jour où il entend un « grand bruit » : « le bateau a été balancé, raconte-t-il, et a commencé à pencher. On a eu peur. Pas moi, mais la plupart des copains... On nous a dit que le bateau venait de recevoir un coup de torpille. Alors, on a sauté à la mer. Ceux qui savaient nager aidaient les autres...Un radeau nous a repêchés... Il nous restait justes nos ceintures de sauvetage et le linge qu’on avait sur nous au moment où c’est arrivé, c’est tout... ». (Mémorial de La Réunion). La nouvelle ne parvient à La Réunion que le 5 juin et ne paraît, dans les journaux du 6 que sous la forme d’un bref communiqué. Il faut attendre encore plus d’une semaine pour avoir la liste de ceux qui sont morts et deux mois avant de lire les premiers écrits. Les familles concernées, pendant ce temps, sont plongées dans l’angoisse. Enfin le 25 juin on publie la liste définitive des disparus et des morts. Sur cette liste se trouvent seulement six Réunionnais. Les torpilleurs allemands, hélàs, ne s’arrêteront pas là et tueront encore : le commandant Merlo coulera avec le « Djemmah », en 1918, quatre Réunionnais périront noyés
La guerre a usé les soldats, à tel point que lorsque sonne le clairon qui annonce l’armistice, les poilus se trouvant sur le front n’auront plus la force d’exprimer leur joie : « Nous l’a pas fait la fête, nous l’avait rien. On était content, c’est tout ». La guerre est finie, mais les créoles vont tarder à rentrer au pays car il n’y a pas beaucoup de bateaux. En effet ceux-ci ne partent souvent que quand ils ont l’assurance d’un fret pour le retour. Et puis on utilise les hommes valides à l’effort de relèvement du pays. De nombreux Réunionnais se retrouveront, ainsi, dans les corvées de travaux des champs, quand ils ne seront pas promenés de casernes en casernes. D’autres encore resteront là où ils auront rencontré l’âme-sur, quelque part en France. Ils ont quitté l’enfer du Front, le corps encore douloureux, parfois blessés, mutilés. On a profité de l’hiver pour les envoyer dans le Midi et de là certains ont embarqué à bord des transports. Ils rentrent enfin aux pays. On chante, on fait un peu la fête. Pas trop, les Réunionnais ne sont pas très argentés. Une certaine gêne s’installe lorsque l’on regarde celui qui est revenu. Il est tellement différent, son regard a tellement changé ! Le soldat ne parle, ne raconte pas. Les mots peuvent-ils vraiment décrire toutes ces images horribles qui le hante encore ? Il faudra attendre, bien plus tard, quand le bruit, quand le feu, quand l’odeur du charnier seront estompés pour qu’il puisse raconter « sa » guerre. Le retour du poilu Avant que la guerre ne se termine certains soldats ont été démobilisés et sont rentrés au pays. Le 2 décembre 1915 La Dépêche relate un de ces moments : « La cérémonie débute généralement par la remise solennelle de la couverture et de la capote. l’Etat économe reprend son bien. Il nous rend le poilu, mais il garde le poil. Après cela nos « terribles-toriaux » se pressent comme ils peuvent dans les parcs à lapins roulants du C.P.R. Là, ils s’aperçoivent que le confortable n’a pas varié depuis leur départ pour la guerre. Ils pleurent d’émotion en retrouvant la petite bougie, résidu béni d’un pélerinage... Ah ! ces arrivées sur la place du Gouvernement ! Quelle cohue ! Les femmes poussent de petits cris aigus : « Voilà Emile ! ... Voilà Eugène ! ... Voilà Octave ! ... Comme l’est maigre !... Comme l’est noir... Comme l’est sec !... » Cependant , Emile, Eugène, Octave font des gestes fous à la portière et répondent aux litanies... Quand tout le mone s’embrasse, c’est une fricassée de baisers indescriptibles.Il y en a qui boivent les larmes de leur mère, d’autres qui dévorent le petit bec rose de la tout aimée ».
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